Les Juifs vont-ils finir par quitter la Belgique?

Paris Match |


C’est l’histoire d’un homme blessé, comme tant d’autres, par des propos antisémites. Ceux-ci sont, selon de nombreuses études, en constante augmentation. Ni plus ni moins répréhensibles que des actes racistes ou antimusulmans. Inacceptables, tout simplement. Frédéric Menard est français. Domicilié à Robecq, non loin de la frontière belge, il était employé par une filiale d’une entreprise familiale allemande aux ramifications planétaires. Il y travaille depuis cinq ans déjà lorsque, en 2004, il commence à subir les brimades et insultes d’une poignée de collègues. C’est un cas parmi tant d’autres mais son licenciement, en juin dernier, a interpellé la Ligue belge contre l’antisémitisme. Alors que la Belgique est encore sous le choc de l’attaque du Musée juif à Bruxelles, la multiplication des cas de sectarisme, pour le dire largement, interpelle de nombreux observateurs. Elle provoquerait même le départ de juifs du pays. Notre enquête.

Un jour, dans son entreprise, Frédéric Menard découvre à proximité de son casier, et même sur ce dernier, des sigles SS et des dessins de croix gammées. Le récit qu’il fait de cette période ressemble à l’histoire d’un bagne. Un bagne où il avait pourtant démarré professionnellement sous les meilleurs auspices, une bonne dizaine d’années auparavant. Il part désormais au travail avec «une boule au ventre». Sa motivation professionnelle est réduite en cendres, il est rongé par ces agressions qui se doublent de soucis financiers. Les absences se multiplient. Il est en burn-out et l’ignore encore. Au fil du temps, le stress s’intensifie. Les insultes de ses collègues également.

La première agression physique a lieu en avril 2013. Un de ses pairs en vient aux mains. Un autre dit au contremaître «Appelle le juif!» et le menace d’une spatule métallique, un outil tranchant qui sert à racler la matière. L’ensemble est capté par un observateur qui ne voudra pas s’exprimer. «Ils ont peur de perdre leur emploi», nous disent quelques voix. En brandissant un cutter, un autre ouvrier lui aurait dit: «Tu vois, ça, c’est pour les juifs et les pédés.» Il y aussi les boutades douteuses. Au total, Frédéric Menard subira, raconte-t-il, trois agressions directes, dont une saisie à la gorge par une armoire à glace, sans parler des attaques verbales et des sigles sinistres tracés au ruban adhésif sur son casier. La dernière de ces agressions a lieu en avril 2014. Il appelle alors la police. Mais il a «une peur bleue» d’un de ses bourreaux et renonce à sa plainte au commissariat de Courtrai.

Joël Rubinfeld: «Ceci m’a tristement rappelé ce que mon père m’a raconté de sa propre expérience d’adolescent dans les années 40»

Lorsque, en 1989, Frédéric Menard intègre l’usine installée en Flandre, celle-ci a besoin de renfort. Elle manque de main-d’oeuvre et les bras français sont les bienvenus. Frédéric entame sa carrière comme simple mouleur, devient ensuite chef mécanicien. Il est décrit par quelques collègues comme volontaire et ambitieux. En décembre 2011, le décès de sa mère, juive, change le cours des choses. L’homme est considérablement affecté par la perte de celle qui le guidait mais qui lui intimait aussi de ne jamais évoquer ses origines «pour avoir la paix». «Pour vivre heureux, vivons caché.» Un de ses frères, qui travaille à Dunkerque pour un groupe industriel renommé, lui répétait sans faillir: «Ne dis pas que tu es juif car tu vas être emmerdé.» Frédéric Menard se dit aujourd’hui qu’ils n’avaient peut-être pas tout à fait tort.

La mort de sa mère le libère de la parole et le renforce dans sa conviction: il est juif et n’a plus l’intention de tenir cet élément secret, même s’il n’est pas pratiquant. Depuis 2004, Frédéric Menard porte une étoile de David autour du cou. Celle-ci n’est pas visible dit-il, mais «planquée sous son sweatshirt». Un jour, un collègue la remarque alors qu’il se change dans les vestiaires de l’usine. Dès ce moment, explique le principal intéressé, une poignée de comparses n’aura de cesse de l’interpeller sur sa religion, de multiplier les blagues plus que scabreuses sur les juifs et les homosexuels, les chambres à gaz ou les camps. Les choses se répètent, dit-il. La litanie prend des allures de guérilla. Une tempête sous cape, ou plutôt dans l’ombre des vestiaires. Après les piques, les allusions indirectes, les échanges s’enflamment, le ton monte. L’ambiance est parfois alcoolisée. Les insultes et les menaces deviennent de plus en plus pesantes. Dès 2012, Frédéric Menard prend un avocat pour faire valoir ses droits. Ce dernier envoie un courrier à la direction de l’entreprise.

En mai 2014, le directeur général vient constater les faits. Dix ans après les premières plaintes, il trouve encore des vestiges de croix gammées. Il promet, via un mail envoyé à Frédéric Menard et à Christophe Goossens, le président de la commission juridique de la LBCA (la Ligue belge contre l’antisémitisme), de suivre cette affaire de près. Il y confirme les efforts d’enquête et promet notamment un système de «contrôle permanent» des travailleurs. Il rencontre par ailleurs Frédéric Menard en présence de Me Goossens et de Joël Rubinfeld, président de la LBCA. Il propose de relocaliser Frédéric Menard dans une usine toute proche. L’ouvrier accepte mais se rétracte ensuite car cela consistait, estime-t-il, à déplacer le problème. La firme, entre-temps, est revenue sur son offre, arguant que les collègues de l’autre usine ne veulent pas de lui. Lors de la réunion précitée, Joël Rubinfeld demande que trois personnes responsables du harcèlement et des insultes antisémites soient licenciées pour faute grave. Mais, le 18 juin, c’est Frédéric Menard qui reçoit un C4 laconique. Le motif, qu’il réclame ensuite par le biais de ses avocats, est lapidaire. En substance, on le décrit comme un «élément perturbateur». «Depuis qu’il est parti, le calme est revenu», nous dira le directeur général.

«Freddy le juif», comme l’appelaient quelques âmes obscures, a donc été viré. «Agité», dit-on. Trop flamboyant, selon certains. Un élément sacrifié au lieu de trois. Le directeur souligne certains manquements du principal intéressé – retards ou absences non justifiées – tandis qu’un autre haut responsable nous affirme que tout a été fait pour proposer des solutions à M. Menard et que ce dernier les a refusées. Les deux dirigeants de l’entreprise avancent que Frédéric Menard souffre d’un sentiment de persécution. Ils estiment avoir fait le maximum pour épauler l’ouvrier malmené. Et sont formels sur un autre point: l’antisémitisme ou le racisme sous quelque forme que ce soit n’a pas sa place dans leur société. Celle-ci entretient entre autres des liens de qualité avec Israël, soulignent-ils. «Si nous avions eu accès à des preuves, nous aurions pris immédiatement des mesures cinglantes contre quiconque aurait manifesté toute forme de racisme ou d’antisémitisme que nous n’accepterons jamais.»

Lorsqu’il reçoit son licenciement, Frédéric Menard, humilié, éreinté par des crédits à rembourser et un jeune enfant à élever, envisage de se pendre, nous raconte-t-il. La corde était prête, il était «déterminé». Puis, il a redressé la tête. Il se bat aujourd’hui, avec l’aide de la LBCA, pour trouver un nouvel emploi. «On lui a collé une étoile jaune et nous sommes là pour le soutenir envers et contre tout», dit Joël Rubinfeld.

«Sale juif!»

«Les cas d’antisémitisme portent même – et de plus en plus – sur des non-juifs», insiste Joël Rubinfeld, qui évoque notamment l’agression dont a été victime, en septembre dernier, un psychologue bruxellois, Michel Luyckx. Dans le tram 51 reliant Uccle à Jette, un passager lui lance: «Des musulmans se font tuer en Irak et la Belgique ne fait rien, car elle est gouvernée par des juifs qu’il faudrait tous tuer!», prenant fait et cause pour ISIS. Et de conclure sur un menaçant: «Vous allez voir, cela va péter à Bruxelles!» Michel Luyckx l’a regardé et s’est fait alors traiter de «sale juif». «Ces propos m’ont troublé, surtout dans le contexte actuel», spécifie-t-il au commissariat de Jette, qui ne prend pas acte de sa déclaration. Le lendemain, accompagné de Joël Rubinfeld, il peut enfin déposer plainte. «Je constate qu’aujourd’hui, chacun en Belgique peut se faire traiter de ‘sale juif’ sans pour autant l’être.» Et de nous renvoyer vers le blog de Marcel Sel qui nous confirme personnellement avoir subi le même type d’insultes il y a sept ans de cela. «Ce phénomène n’est malheureusement pas rare», poursuit Joël Rubinfeld.

Quelques semaines plus tôt, un couple, non-juif également, est pris à partie lors d’une manifestation anti-israélienne. C’était le samedi 19 juillet. «Deux cents à trois cents participants se sont livrés à des actes de violence aux abords de la Gare centrale. Brandissant des chaises et des panneaux arrachés sur la voie publique, ils ont scandé ‘Mort aux juifs!’, brisé des vitrines et endommagé des véhicules garés sur le parcours de la manifestation. Plusieurs d’entre eux se sont ensuite attaqué, aux cris de ‘Il est juif!’, à un couple d’une trentaine d’années qui déambulait paisiblement. Le juif présumé a reçu plusieurs coups de la part de cette meute déchaînée. Le droit à manifester est un droit fondamental de notre démocratie et manifester pour exprimer son soutien aux Palestiniens, aux Israéliens ou à quelque autre peuple que ce soit est parfaitement légitime. En revanche, user de cet acquis de la démocratie pour répandre la haine contre un groupe de personnes sur base de sa nationalité, de sa couleur de peau, de son ascendance ou de son origine ethnique n’est pas tolérable, et contrevient à la loi du 30 juillet 1981 contre le racisme et la xénophobie ainsi qu’à l’éthique qui devrait inspirer toute action politique.»

En août dernier, une septuagénaire est agressée à la maison communale d’Ixelles en raison de son patronyme à consonance juive. Un homme, qui la suivait dans la file au guichet, l’a guettée dans le sas de sortie et l’a bousculée, poussée violemment au sol et invectivée. «Espèce de sale p…! Avec ton nom, tu ne peux être que coupable.» La dame a souffert d’hématomes aux jambes. La Ligue a introduit une plainte contre X. Le 14 septembre, un nouvel incident antisémite a eu lieu dans l’enceinte du Mémorial national aux martyrs juifs à Anderlecht. La scène se passe lors de la Journée européenne de la culture juive. Le conservateur du Mémorial, Charles Helholc, est accompagné de la famille d’Isidore Zielonka, maître d’oeuvre de la rénovation des lieux, et de plusieurs dizaines de visiteurs. Ils reçoivent alors ce que le conservateur décrit comme «une pluie de lourds projectiles et une bouteille de verre lancés depuis l’extérieur». Les auteurs s’évaporent, à l’exception d’un homme qui, circulant à vélo devant le Mémorial, profère une série d’injures dont un «sales juifs, on vous tuera tous!»

«Chaque acte antisémite, comme tout autre acte de discrimination, doit être dénoncé afin d’éviter la banalisation de ce phénomène. L’inquiétude est concrète et profondément ancrée au sein de la communauté juive. Certains ont abandonné leur étoile de David ou refusent désormais de porter la kippa. A la station de métro Lemonnier à Bruxelles, les agressions antisémites étaient devenues si fréquentes que l’école juive toute proche avait, il y a une dizaine d’années, décidé d’interdire à ses élèves d’y prendre le métro», nous explique encore le président de la LBCA. «Cette résurgence particulièrement alarmante de l’antisémitisme dans notre pays est le signe avant-coureur de l’émergence d’un nouveau totalitarisme qui, s’il prend le dessus, risque bien d’ouvrir la porte à un déferlement de toutes les haines.»

Courbe ascendante

Proportionnellement au volume de la communauté juive, le nombre d’incidents antisémites recensés en Belgique (64 cas en 2013 pour une communauté juive forte de 40 000 âmes), est nettement supérieur aux chiffres observés en France (423 cas en 2013 pour 600 000 Juifs). L’augmentation de manifestations d’antisémitisme contemporain – cette version 3.0 de l’antisémitisme qui a substitué l’Etat juif à l’individu juif – remonte à la fin du mois de septembre 2000, au début de la Seconde Intifada. « L’image du jeune Mohammed al-Durah a été diffusée dans les médias du monde entier et a eu un effet dévastateur (l’enfant palestinien de 12 ans aurait été abattu alors que son père tentait de le protéger lors d’échanges de tir entre les terroristes palestiniens et l’armée israélienne, le 30 septembre 2000) », dit encore Joël Rubinfeld. « L’armée israélienne a été accusée à tort, mais le mal était fait. Mon rabbin m’a confirmé qu’à partir de ce moment-là, il a enduré des insultes, crachats et jets de pierres, et ce chaque week-end. En octobre 2001, sa fille âgée de 6 ans a été touchée dans le dos par un des projectiles lancés par une cinquantaine de jeunes au parc Duden à Forest. Elle était terrifiée. Ceci m’a tristement rappelé ce que mon père m’a raconté de sa propre expérience d’adolescent dans les années 40.»

En France, Jean-Christophe Rufin, vice-président de Médecins sans frontières, fera un rapport sur le racisme et l’antisémitisme à la demande de Dominique de Villepin, alors ministre de l’Intérieur. Ses conclusions, publiées en octobre 2004, rejettent une perception trop souvent répandue selon laquelle l’antisémitisme proviendrait des immigrés maghrébins et des aficionados de l’extrême droite. Il décrit le «nouvel antisémitisme» comme «plus hétérogène». Plus «subtil», il apparaît dans «l’antisionisme radical» brandi par certains mouvements altermondialistes qui critiquent les juifs et Israël pour «légitimer le conflit armé palestinien».

De nombreux actes antisémites apparaissent comme directement liés aux événements du Proche-Orient. «Après 2000, on a constaté des pics de violence en 2002, 2006, 2009, 2012 et 2014», indique Joël Rubinfeld. «Cela correspond aux périodes de conflit ouvert entre Israël et le Hamas ou le Hezbollah. Entre les pics de violence, les chiffres diminuent mais demeurent plus élevés qu’avant le pic précédent. L’évolution est constante et le schéma récurrent en Europe occidentale. On aurait pu croire que l’attentat du 24 mai dernier au Musée juif de Bruxelles aurait ‘calmé’ les ardeurs antisémites. C’est tout le contraire qui s’est produit. A l’instar de l’attentat à l’école juive de Toulouse en 2012. En effet, Mohammed Merah a libéré la parole et favorisé le passage à l’acte. On l’a constaté tant en 2012 en France qu’en 2014 en Belgique.»

Une autre question dérange depuis quelques années et se précise: l’exode, motivé par un sentiment croissant de défiance et d’insécurité. Des juifs commencent à quitter la Belgique, un exode silencieux qui vaut pour la France aussi, entre autres. «Ils partent pour la plupart en Israël, aux Etats-Unis ou au Canada», dit encore Joël Rubinfeld. «L’an dernier, 273 Belges juifs sont partis vivre en Israël. Cela représente une nette évolution par rapport aux années 2000. Si cette courbe exponentielle se poursuit, on risque bien, dans une vingtaine d’années, de se retrouver avec une Belgique ‘judenrein’. Rares sont les familles juives qui ne se posent pas cette question aujourd’hui: l’avenir de nos enfants est-il encore ici, en Belgique ou en Europe? J’ai personnellement une tradition familiale de la valise. Mon père a quitté clandestinement l’Autriche en 1939 et a trouvé refuge en Belgique. Son propre père a dû fuir les persécutions antisémites en Pologne. Quant à son grand-père, il a fui la Russie suite à un pogrom. Aujourd’hui, je me pose des questions…»

EMMANUELLE JOWA

Antisémitisme Knauf