Parce qu'il est peut-être encore temps

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Lettre ouverte de Joël Rubinfeld, président de la Ligue belge contre l’antisémitisme, à l’adresse des trois pouvoirs.


Je m’y attendais. Mais je ne m’y habitue pas.

Les répercussions du conflit entre les jihadistes du Hamas et l’État d’Israël se font à nouveau ressentir chez nous. Avant même qu’on n’en appelle au meurtre des Juifs dans les rues de Bruxelles samedi dernier, la patronne des Verts ouvrait le bal quatre jours plus tôt en publiant une story musicale incitant les masses arabes à casser du Juif, pardon, du «fils de Sion». Antisionistes de tous les pays, unissez-vous! On ne se refait pas: chez les Verts, on recycle.

L’antisémitisme aussi se recycle. Avant-hier religieux, hier «racial», il avance aujourd’hui dans ses habits politiques, empruntant à la langue des droits de l’homme pour mieux duper son public. Et ça marche! Les antisionistes ont inventé l’antisémitisme à trois bandes: on diabolise l’État juif, on importe ensuite la haine de l’État diabolisé, et on termine en scandant «Mort aux Juifs» dans les rues de Bruxelles.

J’y croyais pourtant. Je me revois, du haut de mes 12 ou 13 printemps, fanfaronner devant mon père en lui disant que, moi, je serai le Rubinfeld qui naîtra, vivra et mourra dans le même pays. Mon père, lui, a dû fuir sa terre natale, l’Autriche, pour trouver refuge en Belgique en 1939 après la Kristallnacht. Son père, lui, a dû fuir sa terre natale, la Pologne, pour trouver refuge en Autriche suite à des persécutions antisémites. Son grand-père, lui, a dû fuir sa terre natale, la Russie, pour trouver refuge en Pologne suite à un pogrom.

J’y croyais. Désormais je doute. Alors le moment est venu de parler vrai. D’enlever les gants. Parce qu’il est peut-être encore temps.

Mesdames et messieurs les politiques, arrêtez de penser en comptables. Je sais comme vous que la composante juive de la communauté nationale ne pèse que 0,3% du corps électoral. Est-ce une raison pour sacrifier vos administrés juifs sur l’autel de l’électoralisme?

Mesdames et messieurs les législateurs, indignez-vous! Les dernières élections fédérales ont vu entrer dans votre noble Assemblée deux infréquentables. L’un, responsable de Schild & Vrienden, mouvement raciste et antisémite d’extrême droite. L’autre, responsable de BDS Belgium, mouvement antisémite d’extrême gauche. Vous avez salutairement exprimé votre dégoût de siéger aux côtés de l’élu Vlaams Belang. Par contre, s’agissant de l’élu Ecolo, pas un traître mot. Pourquoi ce double standard? Écoutez vos confrères allemands qui, eux, ont joué leur rôle de digue morale en adoptant à une large majorité une résolution sponsorisée par quatre familles politiques, dont les Verts allemands, statuant que «le mode argumentaire et les méthodes du mouvement BDS sont antisémites».

Mesdames et messieurs les magistrats, appliquez la loi. Nous avons la chance d’avoir un arsenal juridique robuste en matière de lutte contre l’antisémitisme. Mettez en pratique la théorie. Lorsqu’un cafetier placarde sur sa vitrine «Ici les chiens sont les bienvenus, les Juifs en aucun cas!», jugez et condamnez celui qui, dans le texte, va plus loin que les nazis qui, eux, excluaient les Juifs et les chiens des parcs publics. Plutôt que faire justice, vous avez choisi de classer sans suite ce dossier qui n’est que l’arbre qui cache la forêt de vos renoncements.

Mesdames et messieurs des trois pouvoirs, à défaut d’assumer avec rigueur et éthique l’importante charge déléguée à chacun d’entre vous, vos larmes versées en regardant un documentaire sur la Shoah ou les gerbes de fleurs que vous déposez le 27 janvier lors de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste, ne sont que posture et vacuité. On ne peut prétendre rendre hommage à ses Juifs morts tout en abandonnant à leur sort ses Juifs vivants.

Si vous décidez de relever le défi, sachez que les dégâts sont déjà profonds.

À l’école publique par exemple. De nos jours, on n’y trouve plus autant d’écoliers juifs qu’à l’époque où vous y usiez vos fonds de culotte. Je me souviens de cette adolescente, dernière élève juive d’un athénée du nord de Bruxelles, qui n’a eu d’autre choix que de quitter son école suite à d’incessants harcèlements antisémites – ah oui, c’est ainsi que ça se passe: la victime quitte son école, les bourreaux restent en place. Mais ce n’était pas suffisant. Quelques semaines plus tard, en cours à l’école juive où elle était désormais scolarisée, elle reçoit sur son portable une photo d’un de ses ex-harceleurs simulant une moustache avec son index et faisant un salut nazi de l’autre bras.

Il y a aussi ce gamin qui fréquentait une école du Brabant wallon. Il avait 10 ans lorsque, en classe de neige, ses trois «camarades» de chambrée, se livrant à un simulacre de «gazage de Juif», l’ont bloqué dans la douche avant d’y vider leurs déodorants. Il a aussi dû subir les «Sale Juif» d’usage et autre «On va te brûler dans les fours». Lui aussi a changé d’école. Les autres sont restés. Mais bon, comme l’ont dit les autorités communales de la paisible bourgade brabançonne, «les jeux des enfants peuvent parfois être bêtes, c’est certain. Mais de là à y voir un acte antisémite, le raccourci est peut-être un peu trop rapide.»

Après l’école publique, venons-en à l’espace public. Saviez-vous que depuis une quinzaine d’années, les Juifs religieux ne portent plus la kippa en rue? Ou plutôt, qu’ils la dissimulent sous une casquette ou un chapeau. Est-ce la Belgique que nous voulons? Celle des humiliations intériorisées? Des Juifs laïcs n’osent plus, eux, arborer l’étoile de David qu’ils ont au cou lorsqu’ils se promènent en ville. Est-ce la Belgique que nous voulons? Celle de la peur au ventre d’afficher sa judéité? Je n’ai pas de doute que pour la plupart d’entre vous, ce n’est pas la Belgique que vous voulez. C’est pourtant celle qu’on a aujourd’hui.

Il y a aussi cet exode silencieux. Ces Belges juifs qui quittent leur pays à cause des antisémites, de leurs complices de salon et de la lâcheté de tant d’autres. Il n’existe pas de statistiques officielles mais mon estimation est la suivante: depuis la fin de l’année 2000 – date qui marque le début de la deuxième intifada et son impact quasi immédiat sur l’explosion de l’antisémitisme dans nos contrées –, 10 à 15% d’entre eux sont partis vers des cieux qu’ils estiment plus rassurants: en Israël, aux États-Unis, au Canada ou ailleurs. Et la pompe au départ ne faiblit pas.

Voilà, mesdames et messieurs des trois pouvoirs, un bref aperçu de la situation. La suite de l’histoire, c’est vous qui l’écrirez. Et lorsque vous prendrez la plume, pensez à ce que disait Max Frisch: «Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles.»

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